Marché à Fort-de-France en Martinique
Agriculture • Martinique

Nourrir le pays : le pari d’une agriculture en pleine mutation

Malgré des soutiens publics réels mais encore jugés insuffisants par une partie de la profession, les agriculteurs martiniquais veulent produire davantage pour les Martiniquais et reconquérir une part de leur souveraineté alimentaire.

L’agriculteur martiniquais évolue aujourd’hui au cœur d’un secteur en pleine mutation, marqué par la recherche d’une plus grande autonomie alimentaire et par des défis climatiques et économiques importants. Derrière la canne, la banane, l’élevage, les cultures maraîchères ou encore le cacao, une même question s’impose : quelle part de l’assiette martiniquaise peut à nouveau être produite sur le territoire ?

Parler d’agriculture en Martinique, ce n’est plus seulement parler de paysages, de traditions ou de filières historiques. C’est parler de vie chère, de dépendance aux importations, d’emploi, d’eau, de foncier, de changement climatique et de transmission. C’est aussi parler d’un projet de société : produire ici une part beaucoup plus importante de ce qui est consommé ici.

21 407 hade surface agricole utilisée en 2024, contre 24 982 ha en 2010.
5 000 hade banane et 3 964 ha de canne à sucre en 2024 : deux filières historiques toujours structurantes.
38 % / 31 %taux de couverture des besoins en légumes (dont tubercules) et en fruits en 2023.
« Produire davantage en Martinique, c’est réduire la dépendance, sécuriser l’approvisionnement et remettre une plus grande part de la terre martiniquaise dans l’assiette des Martiniquais. »

Banane et canne : des piliers à préserver, sans enfermer l’avenir

La banane et la canne à sucre restent des piliers économiques, sociaux et culturels de la Martinique. Elles structurent des emplois, des savoir-faire, des exportations et des filières de transformation. L’enjeu n’est donc pas de les opposer à l’autonomie alimentaire, mais de construire autour d’elles une agriculture plus diversifiée, capable de répondre davantage aux besoins du marché local.

Bananeraie en Martinique
Bananeraie en Martinique. Photo réelle : georama / Wikimedia Commons. Image sous licence Creative Commons.
Champ de canne à sucre et tracteur en Martinique
Champ de canne à sucre et tracteur en Martinique. Photo réelle : Martpan / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

La diversification : une autre agriculture gagne du terrain

Maraîchage, fruits, tubercules, plantes aromatiques, élevage, cacao : la diversification devient une dimension centrale de la reconquête alimentaire. Elle permet de mieux occuper l’espace agricole, de créer davantage de valeur localement et de rapprocher la production des habitudes alimentaires des Martiniquais.

Récolte de cacao en Martinique
La diversification agricole passe aussi par des productions à forte identité locale, comme le cacao. Photo fournie pour l’article.

Cette mutation se heurte pourtant à de fortes contraintes : prix des intrants, coût du matériel, accès au foncier et à l’eau, difficulté à recruter, vieillissement des exploitants et aléas climatiques. La sécheresse de 2026 a rappelé avec force la fragilité du modèle : baisse des rendements, pertes de récoltes, difficulté d’irrigation, raréfaction du fourrage et augmentation des charges pour les éleveurs.

Des aides récentes, mais un besoin d’investissement durable

Les agriculteurs martiniquais ont bénéficié ou peuvent bénéficier de plusieurs dispositifs récents. Il faut toutefois distinguer les aides déjà versées, les soutiens ouverts en 2026 et le nouveau fonds d’urgence dont l’attribution se poursuit.

4,14 M€Versés en 2024 au titre du POSEI pour la diversification végétale en Martinique, en hausse de 13,3 % sur un an.
15 cts/litreRemboursement sur le gazole non routier agricole à partir de mai 2026, après la prise en charge de l’accise d’avril ; le dispositif a été prolongé.
Canne 2026Reconduction du complément d’aide aux petits producteurs de canne, sous conditions de volumes livrés et de statut agricole.
10 M€Fonds de réarmement agricole pour les Antilles face à la sécheresse 2026, avec des aides de trésorerie de 300 à 10 000 € par exploitation.

Pour une partie de la profession, le débat ne porte donc pas sur l’existence des aides, mais sur leur niveau, leur rapidité, leur accessibilité et leur capacité à financer la remise en production et l’adaptation. La souveraineté alimentaire suppose aussi des investissements dans l’eau, l’irrigation, le stockage, les outils de transformation, la modernisation des exploitations et l’installation de nouveaux agriculteurs.

Le marché : là où la souveraineté alimentaire devient concrète

Produire davantage ne suffit pas. Encore faut-il organiser les débouchés, la transformation, le stockage, la distribution et la consommation. À Fort-de-France, les marchés rappellent cette relation directe entre la terre et la population : derrière chaque étal, il y a une exploitation, des heures de travail et une valeur qui peut rester davantage sur le territoire.

Marché de Fort-de-France en Martinique

Marché de Fort-de-France. Photo fournie pour l’article ; crédit visible sur le cliché : Y. Piment.

Du champ à l’assiette : recréer le lien avec les consommateurs

La restauration collective, les cantines scolaires, les établissements de santé, les collectivités, les restaurants, les commerces et la grande distribution peuvent devenir des débouchés déterminants pour la production locale. De leur côté, les consommateurs jouent également un rôle : lorsqu’un produit martiniquais est disponible, accessible et clairement identifié, le choix local contribue à faire circuler davantage de valeur sur l’île.

Élevage : Biguine, un symbole martiniquais devenu national

Biguine n’est pas le nom d’une nouvelle race bovine. C’est une vache de race Brahman, née en Martinique et élevée à La Trinité, qui a été choisie comme égérie du Salon International de l’Agriculture 2026.

Cette mise en lumière constitue une vitrine remarquable pour l’élevage martiniquais. Descendante du zébu indien, la Brahman est une race rustique particulièrement adaptée aux conditions tropicales. Son histoire illustre une autre dimension de la souveraineté alimentaire : développer des cheptels, des pratiques et des filières capables de mieux résister à la chaleur, aux contraintes hydriques et aux réalités du territoire.

En raison du contexte sanitaire lié à la dermatose nodulaire contagieuse, les bovins n’ont finalement pas été présents physiquement au Salon 2026. Biguine est néanmoins restée l’égérie officielle de l’édition.
Photo fournie pour l’article. Le texte ci-contre précise le statut de Biguine afin d’éviter de la présenter à tort comme une nouvelle race.
Élevage bovin en Martinique

2036 : dix ans pour changer d’échelle

La Martinique s’est engagée dans une démarche plus structurée. Une première feuille de route pour l’autonomie alimentaire avait identifié 63 actions. En février 2026, les acteurs réunis autour du Comité d’orientation stratégique et de développement agricole ont retenu 13 actions prioritaires. Le Plan de souveraineté alimentaire doit désormais fixer des objectifs de production réalistes à dix ans, jusqu’en 2036.

Cette ambition ne pourra réussir sans les agriculteurs eux-mêmes. Il faut leur permettre de vivre de leur travail, de sécuriser l’accès à l’eau et au foncier, de moderniser les exploitations, d’installer de nouveaux producteurs et de garantir des débouchés suffisamment stables pour encourager la production.

La Martinique ne deviendra probablement pas autosuffisante pour tous les produits alimentaires. Mais elle peut réduire sa dépendance et reconquérir une partie beaucoup plus importante de son alimentation. Dans un territoire confronté à la vie chère, à la vulnérabilité des approvisionnements et au changement climatique, cette reconquête devient un enjeu économique autant que social.

L’agriculteur martiniquais ne demande donc pas seulement qu’on l’aide à survivre. Il demande qu’on lui donne les moyens de produire, investir, transmettre et nourrir davantage son pays.

Sources principales